C’est la rentrée

Bolivie, Sucre, février 2014.

Pour la rentrée universitaire, la ville est carrément fermée à la circulation. Les étudiants portent haut et fort les couleurs de leur faculté. Chacune défile et danse, en costumes, accompagnée de sa propre fanfare. Cela faisait des jours qu’on répétait dans les parcs…

Et pour l’anniversaire de la Libération de la ville, ce sont toutes les écoles qui ont aussi défilé. Toute la journée, des milliers de professeurs, d’écoliers et d’étudiants ont paradé, derrière leur bannière, en rangs serrés, alignés au cordeau, et en uniforme, devant les autorités – même le Président Evo Morales et le nouveau Président vénézuélien avaient fait le déplacement pour l’occasion…

tumblr_inline_moektafvXs1r08r1ltumblr_inline_moekwlzHIO1r08r1lCe sens de l’uniforme nous inspire quelques réflexions. Ici, comme dans d’autres pays d’Amérique du Sud, l’école n’a rien perdu de sa superbe. Et cela n’a rien à voir avec un matériel de pointe ou un équipement dernier cri.  Même dans les plus petites et pauvres structures, les salles de classe en imposent. Avec les moyens du bord, des panneaux bricolés et des tables bancales, de ces classes émane une atmosphère de profond respect. Elles incarnent tout l’espoir de ces enfants et de leur famille. Le savoir y est dispensé avec beaucoup de conviction et d’empathie. Il y est reçu avec application et reconnaissance. Ces maestrias et maestros font souvent preuve de beaucoup de créativité et de générosité.

En recevant cette carte postale, il nous semble que nous avons perdu quelque chose de fondamental. Dans notre système scolaire, les élèves sont “amenés”, et de façon très institutionnalisée. Parce qu’ils ont l’âge légal d’entrer à l’école. Parce que c’est obligatoire. Et parce que c’est « normal ». Au sens où il s’agit bien de la norme. Une normalité banalisée. L’école ne représente plus un espace privilégié, où l’on se réjouit de grandir et d’apprendre. On passe de classe en classe en suivant un cursus finalement très prévisible. Avec quelles motivations ? Si nous nous interrogeons sincèrement, on s’apercevra vite que c’est cette norme qui nous poursuit. Passer dans la classe supérieure, puis la suivante, et la suivante encore, pour faire comme les autres. Avec une relative facilité, finalement. Et en cas de difficultés, on nous propose des filières plus adaptées. C’est rassurant pour tout le monde. Pour les élèves, qui sont portés par le mouvement général auquel ils appartiennent. Pour les parents, qui sont rassurés par cette dynamique sécurisante du cours des choses. Et pour l’institution elle-même, qui délivre des savoirs programmés, selon un rythme et des critères définis. On les appelle même les « socles ». Des fondations communes, solides, pour chacun des maillons d’une société inébranlable.

Si vous demandez à nos élèves pourquoi ils vont à l’école, ils vous répondront que c’est « comme ça », que c’est « normal », que c’est pour « avoir un diplôme » et pour « avoir, plus tard, un bon métier ». Rien de plus. Normal, quoi. C’est aussi notre société de consommation qui a façonné cette impression qu’aujourd’hui tout est évident et accessible.

Vue de Sucre, l’approche heurte. Ces enfants n’ont pas tous le droit d’aller à l’école. Beaucoup doivent travailler, pour aider leur famille. Laveurs de voitures, cireurs de chaussures, vendeurs de bonbons ou mineurs à Potosi. S’ils ont la chance d’aller à l’école, il ne faudrait quand même pas qu’elle les retienne trop longtemps. Nécessité fait loi. Vous comprenez dès lors que quand ils endossent leur tablier blanc, quand ils poussent la porte de la salle de classe, c’est avec une reconnaissance à déplacer des montagnes et une soif d’apprendre, pour se forger des lendemains meilleurs.

Et donc ? On ne peut évidemment pas renier tous les progrès de notre société. Se rendre maladivement nostalgique des temps anciens où les enfants trimaient à en crever pour hisser à nouveau l’école à sa juste place. C’est comme ceux qui déplorent que nos enfants n’aient pas connu la guerre, parce qu’ils ne finissent pas leur assiette…

Mais qu’avons-nous donc perdu, en cours de route ?

Beaucoup de nos élèves viennent à l’école avec les pieds de plomb. Au mieux, en trainant la patte. Au pire, en claquant la porte. Ils donnent l’impression d’être gavés, de force. Gavés de matières, gavés de devoirs, gavés d’horaires, gavés des profs. Ils avalent, gobent. Ils en vomissent aussi, parfois. Pourquoi ? Parce que c’est « normal » d´être là ? On peut souvent entendre leurs parents dire : « Écoute, dans la vie, c’est comme ça. Il y a des choses qu’on aime, et d’autres pas. On doit faire avec. Tu crois que je suis content, moi, de me farcir tous les jours ces collègues-la ? Et tu crois que je choisis ce que mon patron me dit de faire ? Eh bien non ! Mais c’est comme ça… Et tu sais, il y en aura encore, des profs et des cours dont tu ne veux pas. Faudra bien y passer. Estime-toi déjà heureux de pouvoir aller à l’école ! Tout le monde n’a pas cette chance. Et en plus, tu as tout ce que tu veux ! Tu n’as pas le droit de te plaindre… ». Comment ces élèves pourraient-ils continuer à venir en classe et vouloir y apprendre avec plaisir et conviction ? Ils sont victimes et coupables. Victimes d’un mode d’apprentissage très formaté, dont l’inertie ne laisse que peu de marge à l’individualité. Et coupables d’ingratitude, avec ça ! Tout cela n’a pas de sens…

tumblr_inline_moekyk8ZFC1r08r1lMais voilà. Ce qu’on a perdu, de fondamental, c’est le sens… Des enfants des classes de misère qui se crèvent pour aller à l’école aux « éléments » les plus « performants » que notre système a permis de « certifier », tous partagent ce sens de l’apprentissage. Ils savent pourquoi ils sont là, ce qu’ils veulent y trouver, et ce qu’ils pourraient peut-être en faire. Que ce soit pilote d’avion ou simplement « avoir un métier », pour nourrir sa famille. Le savoir n’est pas qu’une « matière » abstraite à ingurgiter, parce qu’elle figure dans un « programme » et « qu’il faut bien » y passer, avec « un minimum de 50 % des points totalisés dans les branches principales »…
Donner un sens à ce que l’on fait. Comprendre comment les élèves, nos enfants, fonctionnent, respecter leur individualité, s’adapter à leur mode d’apprentissage, imaginer des chemins épanouissants, des leçons qui font sens, ou leur permettre de rejoindre un système institutionnalisé, si cette démarche leur correspond, voilà ce qui nous apparait, aujourd’hui, comme une évidence.

Appartenir à un régiment de légionnaires, porter fièrement les couleurs d’une école, ou tracer son chemin en arpentant le Monde, tout cela ne peut être épanouissant que s’il est porteur de sens…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.